Les jeunes s’étouffent

Depuis Stellenbosch, l’université STIAS, ou nous travaillons sur un projet “The meaning and significance of a patho-analysis of existence”  avec Philippe van Haute, Faculteit der Filosofie, Radboud Universiteit Nijmegen, Desmond Painter, Department of Psychology, Stellenbosch University, Vladimir Safatle, Department of Philosophy, University of São Paulo et Herman Westerink, Department of Practical Theology and Psychology of Religion, University of Vienna.
http://stias.ac.za/fellows-of-stias/fellows-2013/

Pour information, voici l’abstract de notre projet (en Anglais):

“Is it still possible and meaningful, as traditional psychoanalytic theory implies, to understand the relation between psychopathology and (philosophical) anthropology in a positive and structural way? This would imply that studying psychopathology is crucial in order to understand what it means to be human.How does this psychoanalytic project relate to more recent developments in philosophy, evolutionary psychiatry, neuropsychoanalysis and anthropology? And what is its critical potential in relation to the psychic and social problems people are facing in contemporary society?”

Ian Hacking défend une perspective de “nominalisme dynamique“, c’est à dire qu’ “une catégorie de personnes viennent à exister en même temps qu’est inventée la catégorie elle-même (…) la catégorie et les personnes de la catégorie émergent en même temps” (Making up people: 106-107). Il illustre ce propos avec la catégorie des “garçons de café” et des “homosexuels”. Le propos vaut, bien sûr, en particulier pour les catégories diagnostiques en matière de santé mentale. Il ajoute un peu plus loin: “Si nous souhaiterions présenter un cadre partiel pour décrire ce type d’évènements, il nous faudrait considérer deux vecteurs. Le premier est un vecteur qui labelliserait ‘de haut-en-bas’, à partir d’une communauté d’experts qui créent une “réalité” que certaines personnes alors s’approprient. Un vecteur diffèrent est le vecteur du comportement autonome de la personne ainsi labellise, qui exerce une pression ‘de bas-en-haut’, créant une réalité à laquelle chaque expert doit faire face.” (Making up people: 111).

Tout ce long préambule – que vous pouvez sauter – pour en arriver à épingler une réalité “à laquelle chaque expert doit faire face” dans le secteur de la santé mentale et qui ne me semble pas être tellement ou pas directement induite par le lancement d’une catégorie, mais qui néanmoins s’impose et pose question: de différentes façons les enfants et les adolescents insistent à nous montrer qu’ils s’étouffent.

Il y a eu en Belgique, en particulier en 2008 et en 2009, une dizaine de cas mortels d’enfants jouant au “jeu du foulard”: “ce jeu consiste à provoquer une asphyxie ou plus exactement une anoxie (manque de dioxygène) du cerveau par strangulation, étouffement ou via l’artère carotide”

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jeu_du_foulard_(asphyxie): “Bien souvent pratiqué en groupe, ce jeu est pratiqué par une incitation de l’entourage amical, pour faire comme tous les autres ou pour intégrer un groupe comme dans les rites d’initiations. Il est souvent présenté comme un simple « jeu » d’expérimentation physique, permettant aux participants de vivre des sensations qualifiées d’agréables allant d’un sentiment de relaxation, de bien-être, jusqu’à des hallucinations visuelles ou auditives. La notion de risque couru et de danger n’est que très rarement présente à l’esprit des jeunes pratiquants, qui y voient une simple expérience corporelle.”

Le jeu du foulard étant (peut-être) retombe un peu dans l’oubli, un autre jeu a émergé, ou l’asphyxie est également l’élément central, le “défi de la cannelle”,  “qui consiste à absorber une cuillère à soupe de cannelle en poudre sans s’étouffer. Jeu a priori innocent, la cannelle contient pourtant des substances caustiques susceptibles d’entrainer de graves problèmes pulmonaires.”

http://www.e-sante.fr/defi-cannelle-jeu-eviter/breve/1037

Aspirée, la cannelle peut provoquer des troubles respiratoires. 30 ados ayant relevé le défi de la cannelle ont fini aux urgences en 2012.

Alors voilà, comment comprendre ces évènements? Rappelons-nous que Freud nous informe que ce qui n’arrive pas à se dire, s’agit. Il s’agit donc de ce qui ne peut être dit. Dans le même élan, Freud nous enjoint à lire ce qui s’agit sur son versant littéral: ce qui s’agit est la traduction en actes de ce qui ne peut être dit. De la façon la plus directe, je pense que ce qui se donne à entendre, est sans ambages: “nous nous étouffons”. Les jeunes s’étouffent.

Bien sûr, la question à laquelle chacun doit alors faire face est: si les jeunes s’étouffent en quoi sommes-nous appelés à en répondre – quelle est la part de notre férocité envers les jeunes en ce moment qu’ils nous démontrent en s’étouffant?

Pour en revenir à Ian Hacking et au nominalisme dynamique: dans les cas précités, c’est d’une part de Réel, je dirais, irréductible au discours ou au symbolique, qu’une pression s’exerce pour que cette part soit institué au statut de réalité. Il y a la réalité de ces jeunes qui jouent à s’étouffer, parce qu’une part de Réel pulsionnel est en jeu. Ils nous enjoignent à jouer cartes sur table: votre férocité (à vous préoccuper de nous, à vous méfier de nous, à nous lâcher de votre confiance) met en jeu la pulsion de vie. “Si vous désertez la vie en nous, nous pouvons la déserter plus radicalement encore.” C’est, à mon avis, ce Réel-là qui se joue, qui pousse à être repris dans la réalité, et non une catégorisation ‘nominalisante’.

08.03.2016: Levensgevaarlijke trend op speelplaats duikt voor het eerst in ons land op

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