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DES FANTÔMES DANS LA VOIX

Les comptes rendus en Français

 

  • 2007,  cité par Pierre-Henri Castel

Pierre-Henri Castel 2007

 

La note: 9 etoiles

 Quand nos fantômes se manifestent…

Livre d’une complexité certaine mais combien enrichissant et passionnant. Ariane Bazan est psychanalyste et détient un doctorat en biologie. Elle traite dans cet ouvrage de la façon dont l’inconscient se manifeste au niveau du langage que ce soit dans les lapsus et ce genre de symptômes. Attention, ce n’est pas un ouvrage de vulgarisation. Il faut avoir lu sur la psychanalyse avant afin de bien assimiler tout le contenu du propos. Mais quelle lecture fascinante ! J’y ai appris plein de choses sur la structure de l’inconscient et sur la façon dont notre cerveau décode, analyse et traite les différents stimuli visuels et surtout linguistiques.

Le cerveau est un outil d’une merveilleuse complexité. L’être humain bénéficie du cortex préfrontal contrairement aux animaux qui ne le possèdent pas. Par le fait, l’humain peut décoder un langage beaucoup plus évolué, rempli de symboles, de métaphores et a une capacité de désambiguïsation de la chaîne linguistique qui frappe ses oreilles tout à fait étonnante. Ce sont des activités que nous accomplissons tous les jours et dont nous ne sommes pas conscients mais en prendre conscience en lisant ce livre donne une image tout à fait nouvelle et fascinante du langage et de la façon dont l’humain arrive à le comprendre et l’interpréter d’une façon satisfaisante.

L’auteure commence par expliquer la différence entre l’affect et le signifiant. Elle poursuit en décrivant les différents matériaux de l’appareil psychique et là intervient sa formation de biologiste. Suit un chapitre sur la structure symbolique du langage et un autre sur la dynamique de la désambiguïsation. Elle explique ensuite ce que sont les processus primaire et secondaire dans le traitement du langage. En gros, le processus primaire identifie l’objet et le processus secondaire situe l’objet dans son contexte spatial. Le processus primaire est aussi fortement inhibé par le processus secondaire ou « moi Freudien ». Enfin, le but de tout ce beau discours est de tenter d’expliquer pourquoi, dans le langage courant, nous émettons des sons ou des mots tout à fait étrangers à notre discours habituel. Ce sont les fantômes dont traite cet ouvrage, ces manifestations subites de l’inconscient qui nous laissent entrevoir une partie de nous-même et de notre passé enfouis au plus profond de notre structure mentale. Ces manifestations échappent donc à l’inhibition dont elles sont habituellement l’objet et remontent à la surface pour se manifester en différents symptômes. Mais avant que cela s’accomplisse, un processus extrêmement complexe s’est mis en branle et c’est ce qu’Ariane Bazan explique en détail dans ce livre qui intéressa certainement tous ceux qui se passionnent le moindrement pour la psychanalyse et la linguistique. En fait, comme l’écrit Bazan, le livre est à situer dans le domaine de la neuropsychanalyse, une science relativement nouvelle.

Quoique fascinante, c’est une lecture ardue, difficile et j’ai dû souvent relire des chapitres entiers car je n’avais pas bien saisi tout le propos. Ce n’est pas un livre qui se lit mais qui s’étudie plutôt. Mais l’effort en vaut la peine car j’y ai fait d’étonnantes découvertes.

« Nous portons dans nos voix des fantômes que nous transportons, le plus souvent à notre insu, de génération en génération et qui nous parlent de notre histoire, de notre descendance et de notre identité. La plupart du temps ces fantômes agissent sous couvert. Ils refont surface dans nos rêves, nos lapsus, nos anxiétés et dans nos symptômes. »

 

  • février 2009, débattu au Théâtre Poème, voir Le Mensuel littéraire et poétique n°363

La psychanalyse et ses méthodes cliniques ont fréquemment eu, en particulier pour les sciences positives, une dimension mystique, voire mystificatrice. En particulier les jeux de mots auxquels s’adonnent facilement les cliniciens lacaniens semblent tenir de l’absurde. Freud, ayant fait état d’un cas clinique dans une lettre à son ami Fliess, ne fut-il pas le premier à s’écrier « C’est fou ! » quand il découvrit que la phobie de son patient se rapportait au nom et non à la chose de l’objet phobique.
Dans son livre Des fantômes dans la voix, Ariane Bazan, docteur en biologie, psychanalyste et professeur de psychologie à l’Université Libre de Bruxelles, pose que l’organisation du psychisme par le signifiant suit un raisonnement rationnel découlant logiquement de l’organisation du cerveau.
Propose-t-elle pour autant une « neuro-psychanalyse » au secours d’une psychanalyse en manque de crédit scientifique ?

Théâtre Poème

 

Partant du constat que nous portons dans nos voix des fantômes que nous transportons, le plus souvent à notre insu, de génération en génération et qui nous parlent de notre histoire, de notre descendance et de notre identité, Ariane Bazan cherche les chemins que se fraient ces fantômes, qui, la plupart du temps, agissent sous couvert et refont surface dans nos rêves, nos lapsus, nos anxiétés et dans nos symptômes. La psychopathologie, c’est la pathologie du fantôme, du signifiant indicible mais néanmoins transmis. Tel un bras fantôme ou une jambe fantôme, ce signifiant bien qu’absent est investi. Il est investi d’une pulsion ou d’une intention mais, pareil au membre fantôme, son action véritable, c’est-à-dire son articulation, est bloquée. Or, ce qui n’est pas possible pour un bras ou une jambe, le devient pour une séquence phonologique : on peut refaire le même mouvement exactement – c’est-à-dire refaire point par point une même articulation – tout en changeant radicalement la signification de cette articulation. C’est la structure intrinsèquement ambiguë du langage qui permet la survie et donc la transmission du fantôme phonémique, alors que les fantômes des membres finissent par s’éteindre. C’est elle qui donne lieu à l’inconscient et à son action par-delà l’entendement conscient qu’on peut en avoir. Ce sont ces propositions-là sur la structure linguistique de l’inconscient qui font l’objet de l’essai d’Ariane Bazan et de la table ronde de ce soir.

 

  • 14.11.2010, commenté sur FaceBook par Olivier Douville

Olivier Douville à propos de Des fantômes2

  • 2011, critiqué par Gertrudis Van de Vijver dans la revue Intellectica

intellectica 2011 1

 

  • 29.05.2012, Radio Campus, ULB,  « Histoire de savoir/Sciences exactes : sciences sans conscience n’est que ruine de l’âme, oui mais conscience sans science n’est que vilain gros mot», entrevue radiophonique avec Alexandre Wajnberg « Des fantômes dans la voix »).

• DES FANTÔMES DANS LA VOIX  avec: Ariane BAZAN, Dr en biologie, en psychologie et psychanalyste.
• diffusions: mardi 29 mai de 18h15 à 19h & mercredi 30 mai de 09h à 09h45.
Le sens et la jouissance, ces deux notions très psychanalytiques, Ariane BAZAN les explore à l’intersection des sciences psychologiques et des neuro-sciences. Il s’agit de trouver une « matérialité » à des concepts constitutifs de certains modèles freudiens et lacaniens du psychisme humain. Autrement dit, de donner un ancrage scientifique « dur » —avec des « objets » observables et des phénomènes mesurables et reproductibles — aux concepts psychanalytiques classiques (de plus en plus critiqués voire dénigrés de nos jours). D’abord le sens. Les mots ne portent pas que du sens. Ils charrient des images, des occurrences, des liens contextuels porteurs d’autres sens cachés où peuvent se révéler des éléments de l’Inconscient. Ils portent aussi, et c’est l’originalité des recherches de notre invitée, une physicalité : les actions musculaires nécessaires à leur vocalisation, la mobilisation d’articulations du corps (mâchoires etc), et tout ce qui concourt à l’émission du son vocalique et à sa perception. Nous sommes ici exactement à la frontière « de l’âme et du corps », du psy et du bio. Frontière qui pourra être explorée et traversée grâce aux outils des neuro-sciences et des sciences cognitives. Ensuite la jouissance (au sens psychanalytique). Les cris et pleurs du bébé qui a soif ont trois effets : ils ramènent l’équilibre physiologique, une paix intérieure ; ils mobilisent l’attention « constituante » de la mère; et ils donnent, après-coup, une effectivité, un « sens », à ses cris. Ainsi, le bébé apprend et donne un sens —il associe une efficacité — à ses actions (qui étaient au départ non dirigées vers un but) *lorsqu’elles sont adéquates à la situation* c’est-à-dire en accord avec la relation qui s’établit avec sa mère (dont il dépend entièrement pour sa survie). Il en va de même lorsque la relation est faussée (chaque mère a ses idiosyncrasies), ce qui fonde les problématiques ultérieures. Plus tard, devenu grand, il peut rester attaché à de telles actions/attitudes en raison du plaisir qui leur était associé dans la  prime enfance, même si présentement elles ne sont plus adéquates à sa situation. C’est ainsi qu’on voit se maintenir et se poursuivre des comportements manifestement inadaptés, causant une souffrance existentielle (puisqu’ils sont inadaptés), mais poursuivis puisque s’y attache un plaisir ancien, enfoui… C’est cela la «jouissance » (au sens psy), un plaisir attaché à des comportements pas toujours adéquats. La personne pourra s’en libérer lors de la psychanalyse ou par d’autres chemins d’évolution personnelle. La jouissance sexuelle, dans l’intimité où tout est possible, dans ce lieu de toutes les transgressions permises, actualise cet attachement à un plaisir ancien, mais sans risques, ce qui permet à la personne de se libérer et de se « détendre » en son présent…

 

  • septembre 2013, critiqué par Xavier Saint-Martin

    Disons-le d’emblée : l’ouvrage d’Ariane Bazan se situe à l’interface des neurosciences et de la psychanalyse. Il s’inscrit dans un mouvement rendu nécessaire par les avancées des neurosciences depuis quelques décennies, avancées qui autorisent une relecture des travaux de Freud. Dans ce domaine, de multiples publications ont vu et voient le jour, et il importe de préciser que l’ouvrage n’a ni pour but, ni pour résultat, d’élire l’un des domaines pour mieux rejeter l’autre, fût-ce avec courtoisie. En ce sens, il se distingue radicalement d’une part importante de la littérature habituelle relevant de ce domaine interdisciplinaire.

    A cela s’ajoute que l’auteure s’appuie sur les travaux de jacques Lacan. Elle nous offre donc l’hypothèse que la structure ambiguë du langage autorise la survivance transgénérationnelle de « fantômes phonémiques », dont l’action déborde l’inconscient au point d’être visible dans les productions langagières de tout un chacun.

    Ceci posé, reste la méthode. Elle est clinique et expérimentale – comme celle de Freud –, mise ici au service d’une reconsidération éventuelle de la métapsychologie freudienne, sans pour autant porter atteinte à la thèse selon laquelle le psychique n’est pas réductible au neuronal. La question est d’importance : il ne s’agit pas de chercher le substrat neurologique d’une métapsychologie adoptée d’emblée, il ne s’agit pas non plus de vouloir justifier la métapsychologie par la neurobiologie.

    Tel est le tour de force, qui mérite d’être suivi pas à pas. L’auteure confronte de façon éclairante de nombreuses expérimentations neurolinguistiques récentes à quelques exemples cliniques du rôle phonologique de certains mots dans divers processus inconscients, tous chargés d’affect. De tels exemples cliniques ont été rapportés par Freud, et l’auteure en a  elle-même constatés dans sa pratique clinique.

    Par exemple, il existerait deux voies neurologiques de traitement du stimulus langagier : l’une limbique, l’autre corticale. Au cours du développement de l’enfant, le traitement limbique précède le traitement cortical, alors que l’enfant baigne dans les signifiants véhiculés par ses proches. C’est ainsi que la phonologie, lexicalement ambiguë, de certains mots pourrait acquérir une charge émotionnelle qui échappe au traitement cortical, lexicalement non ambigu, que l’adulte fera du langage.

    Autre exemple : il est attesté, neurologiquement aussi bien que psychologiquement, que la compréhension du langage fait appel au système moteur : on ne comprend que ce qu’on saurait reproduire par la motricité, fût-elle seulement phonatoire. Sachant, après Freud, que tout affect mobilise le corps (particulièrement végétatif), il est tentant de supposer un lien, via le corps, entre l’effet émotionnel du phonème et son effet cognitif. Il y aura alors un « faux nouage » entre d’une part l’affect véhiculé par le phonème, et d’autre part le vécu conscient dû à la prise de sens du fragment linguistique qu’offre le contexte.

    Ariane Bazan est non seulement très informée, tout autant dans les travaux récents de neurologie et de neurolinguistique que dans les travaux de Freud et de Lacan, mais elle mène elle-même des expérimentations neurolinguistiques et des observations de psychopathologie clinique en rapport avec le double aspect du langage : primaire ou secondaire. Ce double aspect est en effet étayé tout autant par la psychanalyse que par la neurologie, et il est d’importance pour sa thèse : son ouvrage couvre alors un spectre conceptuel fait de polarités, telles « voie ventrale » et « voie dorsale » (au sens neurologique), « primaire » ou « secondaire » (au sens psychanalytique), « reconnaissance d’objet » ou « spatialité », le second terme de chacune de ces polarités ayant pour fonction d’inhiber le premier.

    Mais cela n’empêche pas le premier de s’exprimer, par des voies détournées, comme une pulsion non satisfaite. C’est là que, après transposition dans le domaine du langage, l’auteure conclut sa thèse du rôle des fantômes phonémiques sur la structure de l’inconscient.

    Une remarque, cependant. En quelques endroits, particulièrement ceux illustrant une intimité de pensée entre la psychodynamique freudienne et la neurologie, on trouve des hypothèses de type computationnel, aboutissant à la construction de modèles cérébraux d’objets ou de représentations abstraites de l’espace, qui permettraient la comparaison avec la situation vécue. J’avoue avoir été un peu gêné par une telle vision. Bien que ce qui est observable dans la motricité ou la perception humaine pourrait en effet être réalisé par comparaison à des modèles intérieurs d’objets ou par des calculs de coordonnées, je n’ai pas vu d’élément expérimental ni clinique convaincant permettant d’affirmer que tel est bien le cas. A invoquer de tels mécanismes, on prend peut-être le risque de tomber dans la même impasse que l’approche cognitivo-symbolique, qui aboutissait fatalement à des notions de « cases mémoire », indexées et adressées selon le besoin. Au contraire, on pourrait tenir que les propriétés et la structure de l’espace sont bien disponibles à la cognition, mais qu’elles sont incarnées de manière strictement fonctionnelle. En somme, on retrouverait à chaque action et à chaque perception ce qu’on peut en faire par son corps, et cela n’impliquerait ni comparaison, ni calcul de coordonnées. Il pourrait s’agir seulement de réinvestissement pertinent de frayages créés par strict apprentissage.

    Autrement dit, l’auteure semble implicitement privilégier l’approche topique à l’approche fonctionnelle. Cette question pourrait mériter un complément argumentaire, éventuellement basé sur des expérimentations neurocognitives, ou, à défaut, susciter quelques expérimentations permettant de la trancher.

    Pour autant, il ne s’agit là que de détails, qui ne peuvent pas faire injure au développement méthodique, ordonné et argumenté du propos, développant avec précision et rigueur la thèse que l’auteure soutient à travers tout l’ouvrage, thèse qui ne fait aucunement outrage à la pensée psychanalytique. Au passage, de nombreux lecteurs tireront grand profit des clarifications offertes aux concepts freudiens (tels que la distinction des processus primaire et secondaire) et lacaniens (tels que le statut du concept de signifiant).

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