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Prologue

Dans « Des fantômes dans la voix » j’ai présenté une proposition pour une (neuro-) physiologie du signifiant, du refoulement et finalement de la structure de l’inconscient Freudien. Je me suis rendue compte au fil des publications depuis, que ce que je m’appliquais à faire est essentiellement ceci: montrer comment la condition humaine, c’est à dire, le fait d’advenir à une structure psychique dans un corps humain, implique structurellement des impasses qui rendent boiteux un fonctionnement à l’aune d’à peu près tout ce à quoi nous aspirons – c’est-à-dire, entre autre, le bonheur, l’harmonie, le vivre ensemble[1]. C’est ce que je propose de reprendre d’abord pour le signifiant et d’élaborer ensuite aussi pour la jouissance dans cet ouvrage. La condition humaine serait donc cette damnation-là: advenir à ce qui est capable de se jeter, d’espérer, d’aspirer, advenir aux lumières et à la poésie – et, en même temps, être tenu par le prosaïque de son corps, à l’impossibilité que son élan, son espoir, son aspiration un jour n’aboutisse. Cependant, mon écriture n’est pas pessimiste: le travail du devenir humain est de chérir sa condition, c’est-à-dire, d’embrasser aussi les impasses imposées par sa chair, afin d’avoir à les refouler, à les nier ou à les rejeter moins. Car c’est aussi ce que je m’appliquerai à montrer, que c’est là le véritable nœud de toute violence, là où nous n’acceptons pas, et donc ne tenons pas compte de, notre condition. C’est de compter sur l’humain raisonnable et de bonne volonté, que structurellement nous inscrivons la violence au cœur du vivre ensemble. Le travail d’humanisation consiste à embrasser également la part de déraison et de transgression afin d’en tenir compte dans nos institutions. Pour donner un exemple, si l’humain a des ressources limitées pour vivre, il n’est pas dans sa condition de les utiliser d’office de la façon la plus judicieuse possible en fonction de sa survie. Outre le simple fait qu’il faut compter pour sa survie tant celle de son corps (nourriture, abris) que celle de son âme (dignité, liens), il faut encore compter tout ce qui ne sert à la survie de l’une ni de l’autre, voire même à leur détriment. En effet, sa part jouissive pourra amener le sujet à dépenser tout ou la plus grande partie à la consommation de drogue, ou à l’achat de produits de luxe, ou à l’acquisition d’immobilier, etc. Or, les sciences économiques font le pari de l’ « homo économicus », c’est à dire l’homme raisonnable, qui optimise l’exploitation de ses ressources limitées. Ils appuient alors leurs modèles sur cette prémisse: c’est, par exemple, ce qui a mené aux grandes crises boursières, comme celle des ‘subprimes’ en 2008, et à toute la violence collatérale qui a touché tous ceux qui ont perdu leur logement dans la crise. Il n’est pas étonnant que Daniel Kahneman gagne le prix Nobel d’Economie en 2003 (pour son travail avec Amos Tversky), en introduisant une idée qui s’inspire du concept psychanalytique du « processus primaire » pour saisir le comportement économique humain, puisque cette idée permet d’inclure un premier pan du boiteux humain, celui de la déraison. La jouissance permettra d’inclure un second pan, celui de la transgression.

 

Si le bonheur et le vivre ensemble harmonieux sont hors de notre portée, il nous est cependant possible de gérer mieux la violence, afin qu’elle soit limitée tant quantitativement que qualitativement. Cette gestion de la violence est une ambition bien plus humble que le perfectionnement humain, et pourtant c’est de négliger cette basse besogne – souvent, très paradoxalement, pour se parer d’une tâche plus glorieuse au service d’un projet idéologique – que nous avons frivolement considéré comme acquis les grands tabous civilisateurs (meurtre, cannibalisme, inceste) qui maintenant nous reviennent en pleine figure.

 

Cet ouvrage n’est donc pas pessimiste sur là où il est structurellement possible d’amener l’homme, comme ne le sont pas non plus les analyses que je conduis. Car, tant pour mes analysants que pour l’humain, les gains d’une gestion de la violence ne sont ni linéaires ni proportionnelles: gérer la violence, c’est ouvrir des espaces de temps où l’humain peut advenir, puisque l’énergie mentale se perd moins du côté de la survie à la violence. Gérer la violence, c’est donc permettre à la civilisation de reprendre le pas, c’est rendre les terres aux cultures, ouvrir le champ aux lumières, c’est permettre à l’humanité d’advenir. Dans la mesure où cette gestion n’est d’aucune prescription sur ce que la civilisation à venir doit être, c’est aussi, paradoxalement, un message de pleine confiance, c’est-à-dire, de crédit – et le crédit ou la confiance sont les plus puissants moteurs de vie. Finalement, la perte des illusions, impliquée par cette gestion de la violence, permet, paradoxalement, de gouter de la vie la pleine mesure de la distance d’avec le malheur évitée, plutôt qu’à postposer cette dégustation à l’infini, c’est à dire à la mesure de la distance d’avec l’épanouissement souhaité. Loin donc du pessimisme, la gestion de la violence est ce qui permettrait, à mon avis, à l’humanité de se rapprocher du plus près qu’elle puisse l’espérer d’une condition du bonheur.

 

Cependant, là où d’une certaine façon je peux bercer le temps qu’il faut (c’est à dire à l’infini, s’il le faut) mes analysants pour les séduire tendrement à se déshabiller de leurs illusions, je ne vois pas qui ou quoi pourrait « tendrement bercer » l’humanité pour qu’elle se laisse séduire à se considérer boiteuse, c’est-à-dire pour qu’elle se laisse séduire à l’humilité, qui est la mesure de sa condition, humaine, et non divine… Je pense donc que, paradoxalement, nous ne sommes pas damnés par notre condition, mais que, néanmoins, notre vanité nous perdra, comme fut aussi perdu Prométhée.

[1] Mais qui, paradoxalement, ne nous rendent pas boiteux à l’aune de la survie et de la reproduction, c’est-à-dire à l’aune de l’efficacité évolutionnaire.