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La logique de l’humiliation à la barbarie

voir aussi Daech le fils, mais qui est le père de Kamel Daoud 22 août 2014

J’aimerais revenir sur les événements barbares auxquels nous avons été confrontés depuis un an en particulier. Parce qu’en effet, le fait d’admettre une tendance sadique propre à, voire même constitutif de, la condition humaine, n’explique pas ce qui se passe aujourd’hui précisément – puisque la condition humaine est de tous temps. Ce que j’aimerais proposer pour clôturer ma présentation est un questionnement historique sur ces événements d’actualité. Je reprends ici une logique clinique: ce qu’on peut en dire sur le sujet concerne le recoupement de sa condition avec son histoire.

Dans ma pratique clinique je reçois en confidence l’intimité de la vie de quelques sujets. Elle m’apprend que ce serait l’humiliation (exacerbée, chronique, perverse) qui suscite chez le sujet une jouissance soit sur un mode sadique, soit sur un mode masochique (qui, tel nous l’apprend la clinique, se révèle comme un renversement du mode sadique). Or, comme la clinique est bien sûr couverte par le secret professionnel, c’est à l’aide d’un mythe, celui de Médée, que je propose d’articuler cette logique qui va de l’humiliation à la barbarie.

Médée est une “barbare”, ce qui veut dire qu’elle provient d’un  ailleurs qui ne connaît pas “les bienfaits de la civilisation grecque”, ce pays lointain de Colchide. Elle est aussi descendante des Titans, alors que la civilisation Grecque, personnifiée en son mari Jason, est fondatrice des lois, de la cité et de l’ordre moral que Zeus a pu faire régner du fait de sa victoire sur les Titans. Médée s’inscrit dans cette citée, dans ce nouvel ordre moral, dans sa vie conjugale avec Jason, à qui elle donne des enfants. Or, l’histoire est connue: Jason la répudie pour pouvoir se marier avec la fille de Créon, le roi de  Corinthe, et pour se venger, Médée tue ses enfants, qui sont aussi ceux de Jason. Cette répudiation par Jason, qu’Isabelle Stengers décrit dans Souviens-toi que je suis Médée comme “la plus grande humiliation que puisse connaître une femme”, provoque la panique au sens du Dieu Pan, maître de la “panique”: “D’un seul coup, tout bascule comme si ce qui faisait lien entre les humains se révélait soudain susceptible de faire émerger un collectif tout autre, d’engendrer ce que l’ordre social semblait, par nature, exclure” écrit Stengers en faisant référence à Jean-Pierre Dupuy (La panique, 1991). La répudiation signifie la rupture du contrat moral: “Elle a passé contrat avec l’humanité et le contrat a été rompu” (p. 11).

De quoi s’agit-il, quel est le “contrat avec l’humanité”? Je propose que dans les termes les plus fondamentaux, le contrat moral ou social est le suivant: en échange de l’amour, je suis prêt à abandonner (un peu de) ma jouissance, de mes tendances transgressives (dont aussi mes tendances sadiques). Que cela veut-il dire? Faire naître l’infans à l’humanité, au sein de la famille, c’est interférer dans la jouissance absolue, immédiate et totale de ce que l’enfant a ou aspire à avoir avec sa première ou sa principale figure d’attachement, en y mettant des limites: ces limites sont frustrantes par rapport au tout auquel l’enfant se croit attitré, mais sont dans le même mouvement l’opportunité d’une ouverture: l’intérêt porté jusque là exclusivement sur la mère, perd l’exclusive pour se porter en partie aussi sur la figure intervenante. De “qui suis-je pour ma mère?”, la question devient “qu’a-t-il celui-là pour pouvoir me faire concurrence, pour capter l’intérêt de ma mère?”, en d’autres termes, l’enfant s’intéresse au tiers intervenant: il accepte de quitter son monde d’absolu pour s’ouvrir à la tiercité, c’est-à-dire au lien social et à ses règles. Mais quitter ce paradis de l’espérance d’un assouvissement total ne se fait pas sans douleur: l’enfant doit être bercé d’amour et  tendrement séduit à ce renoncement. Pas tous les enfants, d’ailleurs, feront le pas (et ce serait alors, la voie de la psychose).

Voilà le premier pacte social: en retour de l’amour (et de la sécurité), le sujet humain abandonne (en grande partie) son monde fantasmatique jouissif et accepte “le principe de réalité”. C’est aussi le pacte moral de ce qui fait lien entre les hommes, dans la cité: la cité, la civilisation, prend soin de ses citoyens, les traite avec respect, considération, soin et équité, et en retour les sujets qui la composent ne s’autorisent pas à “lâcher le monstre intérieur, la barbarie intérieure”. Car le monde jouissif est un monde qui ne s’embarrasse pas de pitié ni de considération pour la vie: il faut prendre ce qui assouvit et éliminer ce qui l’en empêche. Ce qui se joue pour Médée, comme pour l’actualité, est donc ceci: sans amour et sans espoir d’amour (d’intégration, de valorisation, de prise en charge), le contrat social est considéré rompu, et “ce qui faisait lien entre les humains se révélait soudain susceptible de faire émerger un collectif tout autre, d’engendrer ce que l’ordre social semblait, par nature, exclure”, c’est-à-dire, la barbarie.

Il y a un deuxième point que j’aimerais soulever, car dans le mythe de Médée, comme dans l’actualité, il ne s’agit pas d’une simple rupture de contrat. En effet, il faut soupçonner à la trahison du contrat une dimension autrement plus funeste pour laquelle l’atrocité de la barbarie donne la mesure. Médée, par son infanticide, donne la mesure de ce à quoi elle a à faire. Le pacte du couple a une logique sur certains points ressemblant au pacte social: la jouissance est mise en jeu en échange de l’amour. L’idée est que la femme y est séduite à se faire objet, à se prêter à ce jeu, pour qu’il puisse y avoir jouissance. Elle n’est pas victime car elle aussi en jouit, et elle est, par ailleurs, protégée par le pacte, c’est-à-dire par l’amour parfois, soit simplement par le lien. Cependant, quand il y a rupture du pacte, l’asymétrie se fait jour dans sa monstruosité: l’homme peut continuer le chemin, attristé, effondré, solitaire; or la femme ne se retrouve pas simplement esseulée, abandonnée, dépossédée, mais dans la mesure où elle a consenti à se faire objet, elle se retrouve seule à faire avec cette position extrêmement délicate et potentiellement mortifère de son statut d’objet. Elle avait consenti à cet exercice d’équilibre périlleux pour sa santé psychique car séduite par l’amour; or sans les balises de l’amour, elle se retrouve seule face au gouffre vertigineux de sa jouissance. Voilà donc pourquoi on peut parler de l’abandon comme de “la plus grande humiliation que puisse connaître une femme”, soit encore comme un ravage. Dans le mythe, Médée, séduite, a consenti à se faire utiliser: elle a consenti à abandonner son pays, à trahir les siens, à tuer son frère par amour: Jason, en la répudiant, en la déshabillant de son amour, la livre décharnée à une hantise sans fin par cette vaine abnégation.

Or, de toutes les peines qu’un humain peut infliger à un autre humain, l’humiliation est la plus féconde de violences à venir. Le sujet humilié ne pourrait donner la mesure de la violence à laquelle il a à faire en attaquant l’autre, trop facile, trop bref, ni en s’attaquant lui-même, trop peu incisif pour les autres. Tuer Jason pour Médée ne pourrait lui donner satisfaction: une fois mort, il ne souffre déjà plus. Se tuer n’est pas non plus une option: les quelques pleurs passés, tout serait oublié. Non, l’humiliation ne connait sa mesure que dans la destruction, la dévastation de la scène même où se joue cette humiliation, la scène de la cité, la scène de la civilisation. C’est pourquoi Médée tue ses enfants, qui sont aussi ceux de Jason. L’humilié(e) dit en substance: je suis déjà mort(e) (psychiquement), mais je ne partirai pas sans avoir fait le ravage autour de moi: je peux tout donner (donner tout mon corps) pour détruire la scène même de l’humiliation.

C’est ce qu’Euripide nous apprend sur notre actualité. Avec l’Etat Islamique, il ne s’agit pas de guerre: ne sont pas affrontés les ennemis, car combattre, voire même tuer, l’ennemi au combat ne saurait donner la mesure. Il ne s’agit pas non plus d’attentats suicides, car même si l’attentat suicide déjà outrepasse un premier tabou, celui d’une intention de tuer en utilisant sa propre vie, l’attentat suicide ne saurait donner la mesure. La barbarie que nous présente l’Etat Islamique (Daech, Boko Haram, et d’autres) c’est une mesure autrement plus funeste de la violence: il s’agit là, comme pour Médée, de détruire la scène même de la civilisation. Si la civilisation Grecque a vaincu les Titans, et donc les barbares, c’est de s’appuyer sur un nombre de tabous, qui instaurent des règles fondatrices de la cité, dont la prohibition du meurtre, c’est-à-dire, ne pas tuer ceux de sa tribu, les siens – comme Médée ses enfants, dont la prohibition du cannibalisme, cette fête des déchirements barbares des corps mis à mort, comme dans les Bacchantes, autre mythe d’Euripide, comme finalement la prohibition de l’inceste, qui instaure la différence des générations, et donc l’ordre de succession, c’est à dire l’histoire, comme dans Œdipe-roi, cette fable de Sophocle. Or, ce qui nous est présenté par Isis, est ce qui de la façon la plus perçante qui soit, doit crever ces tabous dans leur essence: il s’agit de tuer les siens, y compris les enfants et les bébés, il s’agit de déchirer les corps, il s’agit de ce que les enfants tuent et martyrisent.

Ce qui nous est présenté doit nous convoquer à cette réflexion: de quoi l’étendue de cette cruauté est-elle la mesure, à quoi répond-elle? Si nous nous confions à la logique clinique d’Euripide, en particulier du mythe de Médée, je propose que ce qu’il faut supposer comme antécédent à cette réponse, doit être en particulier de l’ordre de l’humiliation. L’humiliation est structurellement ce qui se vit lorsqu’au sujet est refusé précisément ce statut de sujet et que c’est entant qu’objet qu’il est visé, approché. Sans dédouaner chaque sujet singulier de ce qu’il a à répondre quant à sa complicité ou à son engagement dans l’acte barbare, il est probablement intéressant de se poser la question de l’humiliation, de sa nature, de sa factualité, à laquelle l’Etat Islamique, entre autres, serait la réponse? Comme l’ont indiqué quelques uns, dont le président Barack Obama, je proposerais qu’il ne soit pas illogique, que ce soit des guerres du Golfe, et des invasions Américaines, en particulier en Iraq, qu’Isis serait le contrepoids, la réponse. Il faut se souvenir en effet de l’humiliation, de l’appellation de « rogue states » dans la scène internationale, du titre international de « racaille », et de l’invraisemblable suite de cette histoire: accusé de racaille, et attaqué, puni à ce titre, suit la constatation qu’aucune arme de destruction massive n’est jamais trouvée – alors qu’il s’agissait du motif même de l’accusation et de l’invasion. De façon invraisemblable, ne s’en sont alors suivies ni poursuite en justice ni condamnation ni excuse: la communauté des états alliés laisse derrière elle une scène de dévastation dans l’impunité la plus stupéfiante et rompt ainsi de façon fracassante tout contrat social ou moral.

Ceci suffit à saisir l’étendue de l’humiliation, mais, de façon spéculative, j’aimerais même avancer que certains aspects de cette guerre, humiliante par ces « collateral damage » a poussé l’humiliation plus loin encore, à son extrême, comme quand à Guantanamo Bay, et surtout à Abu Ghraib, les prisonniers en furent réduit à une déshumanisation, violés, torturés et exposés, à une animalisation, promenés nus à la laisse, et à l’objectification la plus abjecte, entassés en petite tour humaine, l’anus de chacun exposé. Ces photos ayant fait le tour du monde, c’est une collectivité qui s’en trouve humiliée, c’est d’une collectivité que viendrait la réponse, la réponse à la mesure de la violence de cette humiliation, notamment non seulement la rupture du contrat social, mais aussi l’aspiration à détruire la scène de la civilisation, l’abandon à la barbarie.

Il ne s’agit ici bien sûr pas de justification, voire d’excuse, à la barbarie (voir toute l’éthique du sujet déployée dans la première partie: rien ne saurait dédouaner le sujet d’un questionnement de sa conscience), mais il s’agit d’en saisir une logique, il s’agit du temps de comprendre, qui est un temps clinique essentiel préalable à toute réflexion et à toute perspective de traitement, que ce soit du sujet ou sur la scène internationale.

 

Juger la violence – Violence et humiliation

Une conférence du cycle "La violence aujourd'hui"
Juger la violence par Paul Valadier
Violence et humiliation par Olivier Abel
Date de réalisation : 22 Septembre 2013
Durée du programme : 76 min
Classification Dewey : Processus sociaux : coordination, changements, conflits

Paraphrase des propos de Paul Valadier en conclusion de sa conférence ci-dessous: “La violence est indéracinable. Ceux qui rêvent de l’éradiquer ne font souvent que la multiplier. Ce qu’il faut c’est se rendre compte que la violence est toujours là sous toutes sortes de formes, tapie – et que la seule chose que nous pouvons faire c’est de tenter de la canaliser, et de ne pas entretenir ses causes qui sont multiples (problèmes sociaux, inculture, mesquinerie, fermeture d’esprit etc.). Il est important aussi de toujours prendre la mesure que c’est le meilleur qui est l’ennemi du bien, et que donc le projet d’éradiquer la violence résulte le plus souvent dans la barbarie. La violence est en chacun de nous et en tous, on n’a jamais fini de la canaliser. Mon message n’est pas un message de résignation: il faut lutter contre la violence, d’abord en soi, et puis partout autour de soi, avec un sens de la vigilance. Il faut pour ceci avoir une conscience de ce qu’est l’humain, de la pluralité de l’humain, de la valeur de tous, de notre vie commune et en particulier des plus faibles et des plus silencieux. Quand les hommes rêvent de paradis sur terre, c’est à dire d’éradiquer toute violence, en réalité c’est l’enfer qu’ils établissent.”